12/12/2009 - Questions ouvertes
Pour terminer, je voudrais évoquer quatre séries de questions au sujet de ce rapport. En premier lieu, le problème de la distribution est apparu au premier plan de l’actualité en 1999 à propos des fruits et légumes. Il en résulte une certaine confusion entre les difficultés de l’agriculture française et l’excès de pouvoir de marché des distributeurs. La spécificité des transactions sur ces denrées périssables se traduit par une inélasticité de l’offre à court terme renforcée par les mécanismes de fixation des cours, la dispersion des producteurs et la concurrence des importations en provenance de l’Europe du Sud. Le faible pouvoir des producteurs tient plus à cette inélasticité qu’à la concentration des distributeurs. On peut, dès lors, se demander si le véritable problème concernant les biens périssables est bien celui du pouvoir de RÉGULATION DES RELATIONS ENTRE FOURNISSEURS ET DISTRIBUTEURS 45 marché de la grande distribution ou celui de la politique agricole. Faut-il ajouter une régulation supplémentaire à un secteur déjà marqué par de multiples mesures de soutien ? Les solutions évoquées par Patrick Rey et Jean Tirole au problème de la volatilité des cours – marchés à terme, assurances à long terme – mériteraient d’être envisagées avec attention. En deuxième lieu, on peut s’interroger sur l’impact des fusions dans ce secteur. Empiriquement, on ne connaît pas leur influence sur le prix de gros et sur le prix final. Les fusions renforcent le pouvoir de marché en amont et peuvent conduire à des prix plus bas mais réduisent la concurrence en aval d’où éventuellement des prix plus élevés. Que sait-on empiriquement de cette question ? Sait-on mesurer un indice de prix des hypermarchés ? Quelle est l’influence de ces opérations de fusions sur la formation éventuelle d’ententes ? Il serait souhaitable de prolonger la réflexion sur la régulation du commerce par des travaux économétriques permettant de répondre à ces questions. En troisième lieu, je voudrais revenir sur le rôle de l’État. Selon les auteurs, les régulateurs ont été capturés par les groupes de pression par le passé et aujourd’hui encore répondent à la demande de ceux-ci. Le rapport m’apparaît cependant ambigu, car il met en évidence les échecs du fonctionnement du marché concurrentiel et la nécessité d’une régulation tout en mettant en doute la capacité de l’État à la définir de manière correcte en raison des asymétries d’information et sa volonté de le faire dans l’intérêt de la collectivité en raison des sollicitations des groupes de pression. Le rapport semble, certes, privilégier la voie de l’extension du champ d’application des contrats et le recours aux sanctions. Lorsque l’on constate qu’un jugement du tribunal de première instance de l’Union européenne réduit de plus de moitié les amendes infligées au cartel du ciment par la Commission européenne dix-sept ans après le partage illicite du marché, on peut s’interroger sur l’efficacité de telles procédures. Par ailleurs, la lecture du rapport ne permet pas vraiment de déterminer la bonne régulation du secteur. On peut en particulier se demander quel éclairage il apporte au projet de loi relatif aux nouvelles réglementations économiques. L’accroissement des sanctions en cas de pratiques anticoncurrentielles, l’interdiction de la rupture brutale d’une relation commerciale établie, la judiciarisation de l’abus de dépendance économique, la création d’une commission des pratiques commerciales et des relations contractuelles entre fournisseurs et distributeurs sont des dispositions qui semblent aller dans le sens du rapport. Mais qu’en est-il de l’interdiction des accords de coopération commerciale ou des annonces des prix des fruits et légumes ? Faut-il interdire la pratique des tarifs binômes ? La non-discrimination n’est pas nécessairement une solution socialement optimale. Elle pourrait aboutir à l’exclusion de certaines marges de la grande distribution. Enfin, je voudrais brièvement évoquer le commerce électronique, sujet qui mériterait un rapport spécifique. Il est clair que l’information instantanée peut accroître la concurrence mais aussi être un facteur important de 46 CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE collusion dès lors qu’elle permet de vérifier immédiatement que les membres d’une entente respectent l’accord. À cet égard, ce mécanisme est plus rapide et efficace que l’idée du remboursement de la différence de prix qui fait du consommateur l’informateur des membres de la collusion. Il est clair que ce type de concurrence, dont le développement est inéluctable, sera difficile à réglementer. Dans sa situation actuelle, n’est-il pas essentiellement un moyen de contourner les régulations (comme la loi Lang sur le prix unique du livre) ? Par ailleurs, le commerce sur Internet ouvre la voie à de nouvelles stratégies pour les distributeurs. Il réduit les coûts de prospection des consommateurs qui peuvent comparer directement les prix proposés par les différents distributeurs, voire directement par les producteurs. Les discriminations fondées sur le temps de prospection (de type « monopoleur bruyant ») vont disparaître. Mais l’acquisition d’informations fines sur les goûts des consommateurs, voire sur leurs prix de réservation, devrait permettre aisément le développement de stratégies de personnalisation des transactions relevant de la discrimination au premier degré. Il y a en ce domaine un champ de réflexion important. Il conviendrait d’anticiper le développement du commerce électronique pour en limiter certains effets négatifs.
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